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DES GÈANTS GRANDS COMME. ÇA!
---Vieil homme, comment te nommes-tu?
---mon nom est Théophalybolloo je suis gardien du village en l’ absence de notre chef Athobaryfolens qui guerroie dans les grandes plaines herbeuses du Soulvègue au côté de ses hommes. Tous les villages du Corti-Soulvègue se sont unis dans ce combat acharné contre les géants. Les pertes sont nombreuses et croissent chaque jour; nous n’ espérions plus ta venue parmi nous bien que depuis de fort nombreuses lunaisons le Grand Esprit promet ta venue !
---Quels seront les moyens mis à ma disposition?
---Ceux que tu voudras ou ceux que le Grand Esprit à mis en toi pour cette libération de tous les peuples de la Terre .
---Dessine moi sur le sable l’ordre de bataille de ton chef Athobaryfolens…
Le vieil homme aux yeux usés sembla surpris par ma question et fit mine de ne pas entendre.
---Où est Athobaryfolens en ce moment?
---Je te l’ ai déjà dit, il est à la guerre!
---Au Soulvègue?
---Bien sûr, au Soulvègue dont il est le chef spirituel!
Décidément il n’ y avait rien à tirer de ce vieil homme Aux Yeux Usée, lui aussi, et même les oreilles!
---Conduit moi à lui!
L’ homme était effrayé et se faisait tout petit, je compris que c’ était compliqué pour lui, voir impossible.
---Comment tuer un Géant?
Leothophalyboloo se sauva en courant et disparut derrière les dunes. Il courrait maintenant, alors qu’ à l’instant il peinait à avancer sur le sable en venant à moi. Il devait bien y avoir un mystère ou une malice dans tout cela. Je restait seul face à un village fantôme où deux ou trois fumeroles montaient indécises dans le ciel laiteux en laissant pour toute trace un sillon d’ ombre indécise sur le mur sombre de granit d’où j’ arrivais.
Je commençais à désespérer sur ce sable brûlant lorsqu’un groupe de quatre femmes vint vers moi. Elles étaient monstrueuses, aussi grasses que Leothophalyboo était maigre et les yeux aussi perçants qu’il les avait usés. L’une d ‘elle s’adressa à moi d’un ton et d’une voix bourrue:
---Tu effraie Leothophalyboloo avec tes questions, il n’ est plus d’ âge à courir les herbages, il ne peux plus manier la lance ou l’ arque et les flèches tant ses forces sont diminuées.
---Alors que dois-je faire?
---Le Grand Esprit t’envoie pour que tu nous guide vers la victoire sur les Géants et que tu répande la Sérénité sur la terre entière, tes désirs sont des ordres, c’est nous qui te conduiront à Athobaryfolens et que les Esprits de la Voûte Céleste veillent sur toi.
---Quand partons-nous?
---Le chemin est long et tu dois reprendre des forces. Tu est faible et épuisé, ton visage est fatigué d’une si longue route et le Grand Esprit ne nous pardonneraient pas de te laisser aller ainsi.
Je suivais ces quatre maîtresses femmes. Elles me conduisirent au village. Autour des maisons de pierre couvertes de branchage grouillait tout un monde d’ enfants, de vieillards, de chèvres, de cochons, de poules, de canards et même d’autruches. L’ une d’ elle, une petite rondouillarde au regard perçant m’ invita à m’ asseoir sur un ban de pierre adossé au mur d’ une des maisons. Je restais là à contempler cette immense falaise de granit sombre. Il me semblais que la vie reprenait au pied de celle-ci. Là-haut s’ arrêtait le monde minéral des origines lointaines d’une planète à peine refroidie.
---Tu regarde cette muraille infranchissable, si les géants venaient jusqu’ici, jamais nous ne pourrions fuir et leur échapper, nous serions tous anéantis. Toi seul sait ce qu’il y a derrière, on dit qu’il y a le néant, la fin du monde, un grand précipice vers le néant sidéral où la terre fini. Les géants ont envahi le reste et nous sommes au bout, près de la fin.
Ce que me racontait la petite grosse me faisait sourire en moi-même, n’osant la contredire. Tuer tous les géants m’ obsédait car ces peuples souffraient de je ne sait quel mal, puisque je n’ avais encore jamais vu de ces créatures sanguinaires qui dévastaient tout, jusqu’ aux océans.
D’autre femmes tout aussi ébouriffées m’ apportèrent un véritable festin. Volailles, lard, jambon sec, échines de lapins, œufs, galettes, tranches de viande grillée…j’ engloutis ce repas pantagruélique sans m’ en rendre compte tant l’ appétit était revenu après tant de péripéties.
Je m’endormis à même le banc de pierre, à la belle étoile sans m’ en apercevoir. C’est tard dans la matinée que je m’éveillais tout surpris de ne me souvenir de rien depuis la vue des victuailles qui s’entassaient devant moi la veille. Quelqu’un avait jeté une peau d’ours sur mon dos. À part le piétinement des animaux domestiques autour de moi, tout était silence dans le village.
Je venais d’apercevoir Léothophalyboloo assis sur une pierre qui me regardait, le regard perdu je ne sais où. À ma vue, il se leva et s’ approcha.
---Hier, j’ ai bien cru que tu n’ étais pas le « Choisi » car tu ne savais rien de ce qu’il fallait faire contre les Géants! Kalyfrontabulla me dit que tu devais te reposer, car bien qu’ étant le «Choisi » tu n’ arrivais pas de la Voûte Céleste, mais de chez les hommes de au-delà de la grand muraille.
---Je suis un homme comme toi, Léothophaliboloo!
---Le Grand Esprit à désigné le « Choisi » parmi les hommes?
---Dis moi plutôt ce que je dois faire contre ces Géants, car je n’ en ai encore jamais vu!
---Kalifontabulla vas te conduire au champ de bataille auprès d’ Athobaryfolens, notre chef. Quitonphalla, Tontiferre et Varipotontella vous accompagneront; toutes quatre ont déjà combattu en de nombreuses batailles, Persycorne se joindra à vous, c’est une excellente tireuse à l’ arc et est la messagère du village auprès de notre chef, elle sais où trouver son campement.
Tandis que les guerrières s’ affairaient aux préparatifs, Persycorne arriva à son tour. C’était une grande brune d’allure sportive, taillée à coup de hache, fière et peu souriante. Elle nous prévins qu’il fallait envisager cinq à six jours de marche, dormir le jour et se déplacer la nuit. D’un ton autoritaire, elle nous donna rendez-vous pour la tombée de la nuit. Encore une fois, je me demandais bien où j’ étais tombé.
Le soir venais lentement, nous étions tous cinq réunis sur ce qui ressemblait à la place du village. Les vieillards avaient amené des armes de toute sortes. Persycorne arriva enfin, son arc en bandoullière, un carquois chargé de flèches acérées sur le dos. Elle examina les armes, en rejeta plusieurs sans plus d’ explications, puis commença la distribution. Six haches de silex à lancer et une sagaie à Toniferre, une lance à Quitonphalla et à Varipotontella, un arc et des flèches m’ était destinés. Chacun de nous reçu une petite sagaie d’ environ trente centimètres à usage de poignard. Puis, sans un mot, elle nous invita à la suivre, distant chacun de quatre à cinq mètres.
La nuit était bleue sous des nuages épars qui filaient à toute vitesse dans le ciel. Les grandes herbes sombres moutonnaient à perte de vue, laissant apercevoir un lointain horizon à peine lisible dans cette encre sombre. Parfois, Persycorne nous faisait mettre genoux à terre et disparaissait en se faufilant entre les touffes de hautes herbes, puis revenait nous enjoindre à la suivre de nouveau. Ce manège dura jusqu’au petit matin, puis elle nous installa sous de grandes et épaisses touffes de cette herbe sèche. Nous dûmes creuser de nos mains le sable et nous dissimuler complètement à l’ intérieure de la touffe. Pour tout repas, une plaquette de viande séchée par jour devait faire l’ affaire.
Au soir du sixième jour, Persycorne nous invita à rester cacher et attendre son retour. Elle disparut de longues heures et revint ensuite nous tirer de nos touffes de graminées en nous réveillant pour la plupart car le sommeil avait fait son retour. Le campement d’Athobaryfolens se trouvait à bien une dizaine de kilomètres de là. La distance fut vite avalée.
Athobaryfolens était un homme immense, que devait-être un géant à côté de lui? Les femmes disparurent au milieu des hutte,s je restait seul devant le chef et les guerriers accouraient de toute part pour me dévisager. Un silence étrange régnait, chacun restait sans voix, bouche bées, tout comme Athobaryfolens, en me voyant. J’ était gêné de tous ces yeux qui me contemplaient avec le respect dû à un dieu en personne. Le silence dura et personne n’ osa le rompre. Je pris donc la parole et mon courage à deux mains par la même occasion.
---Chef Athobaryfolens, me voici près de toi, tu dois m’instruire de tes combats contre les Géants.
Sans un mot, le chef me fit entrer sous une tente en peau de vache, du moins ce qui me semblait en être. Là, il se prosterna et n’ en fini pas en compliments et en salamalecs; j’ avais hâte d’ en venir aux faits. Cette histoire de « Choisi » et de Géants n’ avait que trop durée et je voulais en finir au plus vite et retourner au pays avec la Sérénité en poche et revoir Chérubinella.
Athobaryfolens m’ écouta en silence, mains jointes, fixant le sol, ses pieds ou bien les miens. Puis il se leva et m’ entraîna dehors, près d’une tente immense, solidement gardée. Nous entrâmes. Le cadavre d’ un géant gisait dans une odeur pestilentielle, solidement sanglé au sol, comme pour l’ empêcher de s’ enfuire même mort. Bien que plantigrade, l’individu n’ avait rien d’ un homme, c ‘était un animal! Tout recouvert de poils. D’ énormes mains à six doigts semblaient capables de tenir un gourdin, lancer un caillou, ce qu’Athobaryfolens me confirma. Sa tête était hideuse, semblable à celle du diable lorsqu’il est représenté en gravure. Une gueule énorme semblait n’être peuplée que de canines acérées sur des mâchoires proéminentes et larges qui lui donnait un museau d’ allure mi-ours, mi-loup. La bête pouvait mesurer bien six mètres et peser quatre tonnes. J’ expliquais ça à Athobaryfolens qui me regardait médusé et n’ entendait rien aux mètres et aux tonnes!
Si un rudiment d’ intelligence et de jugement siégeaient dans cette caboche, pas étonnant qu’ils s’ en prennent aux hommes qui, mieux réfléchis, savent intelligemment tirer profit de la chasse. Ce pouvait être une sorte d’hommidés, et nous ne le sauront jamais.
À la question si les géants connaissaient le langage des hommes, le chef me fit pour toute réponse une grimace, et, se bouchant les oreilles des deux mains, se frappa violemment le crâne contre un poteau de la tente et fini par me dire que non. Il me dit aussi que les géants savaient déjouer les pièges des hommes et leur en tendre chaque fois que l’ occasion se présentait. Je lui demandais aussi combien il disposait de combattants, il ne su me répondre, mais sa réponse semblait indiquer beaucoup car tous n’ étaient pas à son campement, mais disséminés en camps tout le travers de la savane. Il est vrais que le pauvre ne savait pas compter et je l’ avais suffisamment troublé avec les mètres et les tonnes. Il m’ énuméra aussi tous les campements en nommant un à un leurs chefs et j’ évaluais rapidement le nombre de guerriers à environ vingt à trente milles.
De retour à sa tente où l’ odeur de charogne ne m’incommodait plus, Athobaryfolens se mit à genoux et traça sur le sable l’ emplacement de chacun des camps. Je lui demandais alors de me dessiner le théâtre des opérations.
Son dessin sur le sol embrassait un vaste périmètre qui me parut impressionnant en le ramenant à l’ échelle de la répartition des camps. Peut-être que Athobarypholens n’ avait pas la notion des proportions ou bien qu’il exagérait exprès pour me motiver à trouver une solution. De solutions il est vrais je n’ avais pas, du moins dans l’immédiat.
Fatigué, passablement énervé par cette situation que je devais coûte que coûte dénouer si je voulais un jour revenir chez moi, ou au moins revoir Chèrubinella, je m’endormis à même le sol poussiéreux. C’est précisément vers elle que mes rêves allèrent durant ce sommeil gras et doucereux que fut ma nuit.
Au petit matin, déjà tiède sous un soleil voilé, je cherchais Athobarypholens. Il était déjà au milieu d’un groupe d’hommes et de femmes prêts pour le combat, à gesticuler avec un fagot de lances aux pointes de silex. Ces guerriers et guerrières allaient relever un autre groupe chargé de la surveillance des environs. Je demandais au chef de m’ envoyer Persycorne, puisqu’elle était parfaitement aguerrie, et lui fit part de mon projet de partir avec elle reconnaître les différents postes du demi périmètre dessiné sur le sable. Après s’être longuement gratté la tignasse qu’il avait abondants, grasse, crasseuse et poussiéreuse de ses longs doigts sales et ridés, il accepta. Je voyais que c’ était pour lui une responsabilité qu’il avait du mal à accepter et qu’il finit par céder à je ne sais quel dilemme qui devait grandement agiter sa cervelle minuscule dans cette boîte crânienne monumentale.
Tant pis, je prendrais les décisions d’ autorité dorénavant, il me fallait avancer dans la tâche qui était la mienne puisque Athobarypholens, ce poltron d’ Athobaryplolens ne me serait d’ aucune utilité. Il ne me parlait que de savane et ses campements pouvaient bien être situés en arc de cercle sur le pourtour intérieure de celle-ci, se gardant bien d’ aller voir plus avant. Ce plus avant ne faisait plus aucun doute, c’ était cette fameuse plaine giboyeuse aux herbes grasses où paissent les bœufs laineux dont tous m’ avaient rabattus les oreilles depuis ma descente aux enfers. J’ en parlais chemin faisant à Pesycorne qui me parut tout à fait effrayée de cette perspectives. Je la rassurais de mon mieux en lui rappelant que j’ étais le « Choisi », envoyé des « Voues Célestes ». Nous marchions toujours la nuit, et c’ était elle mon guide qui devait me conduire aux confins de cette savane immense, aux gigantesques touffes d’herbes sèches, brûlée par le soleil ardent des contrées du Sud. Seule cette femme guerrier pouvait m’y conduire. Je ne m’y serais pas aventuré seul, du moins je ne le pense pas. Sauf bien sûr si cette guerrière ne s’était pas trouvée sur mon chemin.
Quatre jours et quatre nuits furent nécessaire pour couvrir la distance que j’ avais définitivement renoncé à mesurer. A quoi bon puisque les valeurs pour mesurer et quantifier n’ avaient pas cour au Soulvègue, ni ailleurs d’ ailleurs sur cette terre aux siècles si lointains de la nuit des temps.
Quel émerveillement lorsque, juché sur une colline que ma coéquipière m’ avait fait gravir l’ après midi entier du cinquième jour. Le Soulvègue enfin s’étalait à mes pieds. C’était une plaine immense et verdoyante, parsemée çà et là de petites collines boisées, d’ autres plus lointaines et plus élevées fermaient l’ horizon, laissant entrevoir que derrière elles, d’ autres plaines immenses s’ étalaient à l’ infini. Au lointain, au milieu de ce verdoiement, une rivière large et paisible s’ écoulait en direction de l’ Est.
Quel contraste, cette plaine avec la savane aride que nous venions de parcourir! Et la colline brûlant de sable et de chaumes de graminées momifiées où nous campions. J’informais Persycorne que demain nous irions jusqu’ à cette rivière. La pauvre fille, malgré son gabarit d’Amazone étaient visiblement effrayée et dû se résigner par crainte sans doute de faillir aux volontés des « Voûtes Célestes »! Je m’ en amusais, car cette crainte des éléments et des Dieux ou hommes-Dieux avait depuis longtemps fait place à la crainte des Chefs, de la hiérarchie et à l’ époque d’ où j’ arrive, plus personne ne craignaient plus rien ni personne comme le déplorait le pauvre Père Platon en 347 avant J.C. au contraire, combien en l’ absence de la Force autorité, palabrent et contestent purement et simplement les ordres de leurs chefs!
Comme la nuit précédente, le sommeil m’accapara tout entier et je ne me souvint plus au petit matin si j’ avais fait le doux rêve de Cherrubinella. Par contre je me rendit vite compte que Persycorne n’ avait pas fermé l’œil et n’ avait cessée de se retourner et de parler durant son sommeil.
C’est maintenant qu’ elle se mit à dormir, malgré les rayons brûlant du soleil. Je la laissais, rien ne pressait et je descendis sans bruits jusqu’au promontoire d’ où il était facile d’ observer cette fameuse grande plaine aux herbes grasses et pas le moindre bœuf laineux à l’ horizon, les herbes trop hautes sans doute empêchaient de distinguer les détails sous cette prairies aux dimensions titanesque. Pas le moindre géant n’ émergeait des graminées et autres légumineuses.
Le spectacle qui s’ offrait à mes yeux était grandiose. Au loin, au-delà des collines les collines , de vastes plaines sans doute s’ étendaient comme j’en avait eut le pressentiment la veille. Ensuite je pouvait distinguer en ce généreux matin, de magnifiques montagnes enneigées. Le ciel était d’ un bleu ignoré, baigné de rayons de soleil doux et voluptueux. Ni la lumière ni le feu de l’astre n’agressaient la vue ou la peau, j’ aurai voulu rester là, immobile. La pensée de Cherrubinella envahissait mon esprit. Jamais autant j’ avais envie de la retrouver et ne plus la quitter. Machinalement, je caressait l’ amulette de fossile qu’elle avait passé autour de mon cou le jour de mon départ. Au fond de moi je retrouvais ses yeux noir en amande et je lisais la confiance qu’ elle faisait en ma mission et à mon retour au Château Beau. Je ne devais pas décevoir. Tout, ce matin me redonnait espoir. Je remontais donc à notre campement de fortune. Persycorne reposait sur le sable blond, son corps bronzé, hâlé par la vie en plain air semblait une statue de bronze tombée de son piédestal. Maintenant elle s’étirait comme une chatte au réveil, souriant au jour nouveau. Ses traits se figèrent en me voyant comme si je lui inspirait une crainte quelconque; n’ étais-je pas le « Choisi », cette sorte de demi-Dieu qu’elle devait servir et à qui elle devait obéir? Elle se redressa sur ses genoux et passa sa tunique de lin grossier. Les traits de son visage semblaient moins rustiques, elle m’ apparaissait comme un guerrière de grande classe, de nouveau souriante et toute à mon attention. Peut-être me désirait-elle? De nouveau mon intérieur retournait à Cherrubinella dont le regard n’ était pas un regard pour voir, mais un regard pour pénétrer ma pensée, mon âme toute entière.
Cette grande fille n’ avait pas cette finesse d’ esprit, cette intensité féminine, son odeur de sueur et de viande boucanée n’avait rien à voir avec la nature de ma sauvagesse si parfumée des fleurs de nos collines. Persycorne rassembla nos affaires et nos armes. Elle me tendit en souriant une galette de viande et de graines séchées. Rien n’ y fera, je reste le « Choisi » tout le temps que durera ma mission. Je prenais la galette en lui rendant la courtoisie du sourire. Elle croquais de ses belles dents blanche dans le gris de la galette tout en me suppliant des ses yeux brillants de renoncer à cette mission. Je compris le message, mais rien n’y fera, ne suis-je pas le « Choisi »? Elle me testait de ses charmes, sa tunique à demie ouverte. Ce n’ était pas le moment pour moi d’ y céder, de trahir la confiance qu’ avait mis en moi Cherrubinella, plus encore que son clan. Et puis il y avait le désir que j’ éprouvais de découvrir ces contrées lointaines en ces âges si reculés que jamais aucun de mes contemporains, de là où je venais, ne pourrait imaginer , aussi fou que soit son imagination.
Nos galettes terminées, je dis à Persycorne qu’il fallait y aller. À ses yeux tristes j’esquissais un sourire. Elle laissa tomber sa tunique sur le sable, je la récupérais d’ une main et lui tendit au bord du fou-rire; souriante, comme rassurée, elle la noua autour de sa taille, et c’ est ainsi, à demie dévêtue qu’ elle me suivit sur la pente abrupte de ce versant de la colline.
Au pied de celle-ci, les herbes sèches cessèrent pour faire place à de belles touffes de crucifères aux feuilles larges, de graminées grasses et trapues, de légumineuses inconnues et appétissantes. L’ air était enfin respirable et Persycorne pas du tout rassurée. Une sensation de fraîcheur emplissait l’ atmosphère embaumée et pommadée de cette matinée nouvelle.
J’ avais peine à mesurer combien j’ étais immergé en des âges lointains à contempler cette flore inconnue bien que je parvint à identifier les genres botaniques. Je cueillais ça et là quelques fleurs de volubilis odorants et je les tendais à Persycorne. Celle-ci les examina et me dit qu’elle n’en avait jamais vu dans son village et peut-être que ça se mangeait! Elle les glissa dans le sac que je portais sur le dos. Je mesurais alors toute la sensibilité de cette grande fille de la guerre, si différente de ma sauvagesse restée aux Château Beau!
Un trait d’ émois me traversa tout entier. Je repensais à ma traversée de la Méditerranée qui un beau matin s’était transformée en Téthys, cet immense océan du Permien supérieur, mon accostage sur la Pangée. J’ évoluais donc avec cette fille sur le Gondwana! Combien de millénaires encore j’ avais franchis depuis mon départ du village des pêcheurs où étaient supposés m’ attendre Kaolin et mes deux cheveux! Un instant ma tête se mit à tourner, le paysage vacilla, les herbes me parurent immenses, un voile noir me priva de la vue de ce qui m’ environnait.
Je me réveillais dans les bras de Persycorne qui me massait sans ménagement la nuque et qui éclata de rire dès que j’ ouvris les yeux, rependant sur moi son haleine de vieille viande. Entièrement dévêtue cette fois-ci, elle épongeait de sa tunique les lourdes gouttes de sueur qui dégoulinaient de mon front, de mes tempes, de mon torse et de mon dos. Elle extirpa de mon sac l’ outre d’eau et aspergea mon visage, m’en fit avaler quelques gorgées. Les tremblements ayant cessés, je me redressais pour repartir. Elle insista pour porter le lourd sac. Sa solide constitution et sa carrure impressionnante ne lui causait aucune difficultés.
La rivière semblait extraordinairement loin encore, ici, toute logique se confondait avec l’ immensité de la plaine. Les collines étaient encore plus éloignées qu’ elle ne le paraissaient depuis le promontoire de la nuit. Étonnement, j’ avais repris mes forces comme si le malaise n’était qu’un mauvais souvenir. J’ aurai aimé conter tout cela à ma compagne, mais aurait-elle compris quelque chose à ce que je venais d’ éprouver? avait-elle au moins la notion du temps qui passait? Certes non, Cherrubinella, elle au moins aurait compris et partager mon angoisse. Si elle aussi disait que je venais de nulle part, comme son père ou le Chaman, je voyais bien à sa façon de me regarder et à l’ attention qu’elle me portait que ses interrogations étaient précises et je ne doutais pas que, dès mon retour, improbable pour moi, mais certain pour elle, elle me poserait des tas de questions.
Je ne pouvais pas communiquer avec Persycorne sur ces questions, tout ce qui touchait à la psychologie, à la sensibilité lui échappait. Seule la chaire l’inspirait. J’ étais encore bien seul ici. Je me demandais parfois si cette guerrière était bien réelle, car au temps de la Pangée, il ne me semble pas que l’ homme et la femme soit inventés! Peut-être que les chercheurs n’ ont pas trouvés leur traces et que je suis le seul à en vérifier l’ existence! Je leur dirais plus tard si je ne suis pas enfermé dans un asile, comme je le dis souvent, doutant moi-même de mon état mental!
Une chose dont je suis certain et qui me rassure, c’est que le soleil se couche les soirs et se lève tous les matins! Voilà une certitude que je peux établir! Je ne sais pas si Persycorne s’en rend compte, il faudra que je lui en parle un de ces jours! À ce propos, de jour en jour, je la trouve de plus en plus soucieuse, anxieuse même. Pendant que je ruminais toutes ces pensées tout en marchant, un tremblement du sol semblable au passage d’un train nous fit tressaillir et accroupir. Le galop d’ un troupeau d‘aurochs ou de bœufs laineux traversa les folles herbes à quelques mètres de nous. Sans nous en apercevoir, nous étions tout près de la grande et large rivière que la végétation luxuriante dissimulait à nos yeux. Les bêtes s’y précipitaient pour y boire et s’y ébattre à volonté, se rafraîchir aussi. Tapis sur la berge, Persycorne me dit que c ‘était des Aurochs, mais pas encore des bœufs laineux, que le Soulvègue commençait après la barre des collines bleues que nous avions aperçues à peine depuis le promontoire. Des jours et des jours encore à marcher. Je proposais de passer au moins deux jours ici, à se reposer un peu, Persycorne acquiesça d’un sourire. Enfin un sourire reposant. Comme à son habitude, elle laissa glisser sa tunique si encombrante sur le sol et se précipita dans l eau, elle nageai admirablement bien et me fit signe de la rejoindre. L’eau était douce et fraîche à la fois, je ne pus expliquer ce paradoxe. Nous y restâmes bien une heure, à quelques centaines de mètres à peine, les animaux pataugeaient et se vautraient dans cette eau minérale sans en troubler la surface . Les berges régulières, bordées de verdure de la prairie indiquaient que le débit en était constant tout au long de l’année, sans doute n’y avait-il ici qu’une saison? La nuit eut raison de nous et de nos ébats aquatiques. Pour la première fois la guerrière ni ne parla ni ne remua durant son sommeil, à tel point que je dus frôler son épaule de ma main en prenant grand soin de ne pas la réveiller, afin de m’assurer de sa présence, des fois que mal lui prit de se faire la belle.
Un chaud rayon du soleil vint à me taquiner le bout du nez et j’ouvris les yeux; comme toujours le ciel était de ce bleu inconnu et incandescent, ma voisine gisait les bras en croix, souriant à la lune depuis longtemps remisée derrière l’horizon. J’attendrai qu’elle se réveille, inutile de bouger, puisque nous restons ici pour une journée encore, deux, pourquoi pas trois! Plus je la regardais dans ce simple appareil, plus je pensais à Cherrubinella qui attendait là bas. Ce farniente fut troublé encore par une de mes pensées. Depuis que l’homme pense, que de sarcasmes encombrent sa vie! Et moi, en pleine Pangée, au côté d’une déesse offerte, je pensais!…je pensais, et je repensais…la rivière est large, très large, trop large pour la franchir à la nage, Persycorne peut-être, mais mois, piètre nageur, et même pas nageur du tout!!! Il faudra tout à l’heure que je lui demande si elle connaît un pont par ici! J’imagine son regard médusé suivit d’un éclat de rire. Pas un tronc d’arbre ici, pas d‘arbres non plus, ils sont réservés aux collines. Je déduisis de ma cervelle surmenée de vint et unième siècle, que les espèces ligneuses, ici, ne vivaient qu’à une certaine altitude, et personne pour applaudir du fond de la classe!
Le troupeau avait disparut durant la nuit. Où était-il passé? Je me levais doucement, filait entre les herbes en direction du lieu d’abreuvoir. J’observais les traces de pas des animaux sur l’argile, aucun doute, ils ne revenaient pas sur eux-mêmes, soit ils avaient nagés de l’autre côté, soit ils s ‘étaient évaporés, noyés sûrement pas. Je retournais vers Persycorne qui dormait toujours. Inutile de la réveiller, elle le fera bien assez tôt, je me rendormis.
Je ne sais pas si j’ai rêvé ou si j’ai ruminé à demi conscient, mais ces changements d’époques, ces informations qui circulaient d’un continent à l’autre, d’un âge à l’autre ne trouvaient toujours pas d’explications rationnelles et mon esprit s’égarait en analyses diverses et variées. Le « Choisi » parti du néolithique et attendu comme le Messie au Permien ne tenait pas dans un raisonnement cartésien de l’homme moderne que je supposais être. Si cette sensation de mal-être me quittait lorsque j’étais occupé, revenait sans cesse dans les moments de somnolence.
Persycorne s’éveillait enfin dans un étirement félin, se contorsionnant sur les herbes de sa couche comme pour en savourer l’excitation massant sur sa peau dorée. Je cru un moment qu’elle allait soit miauler d’aise…ou ronronner. J’évitais de la regarder pour ne pas éveiller en elle un désir charnel, ne pensant qu’à ma Sauvagesse restée si loin, en plein néolithique. Je lui parlais enfin des aurochs de la veille. Elle ne comprit en rien de ce que je disais en parlant de pont…je n’insistais pas, il était évident qu’elle ne pouvait connaître un pareil ouvrage. Elle se leva et se dirigea tout droit à l’ endroit où les bêtes sont allées boire. Elle observa les empreintes de sabots innombrables sur la glaise humide et me confirma que le troupeau avait traversé ici la rivière. Le lit est si large ici, que c’est à gué qu’il est passé, car, me dit-elle, un troupeau si important ne se risque pas à faire une traversée si longue à la nage, l’aurochs ne nage que s’il y est contraint par un danger quelconque. Les animaux se désaltéraient et s’ébattaient si paisiblement hier soir, que rien ne laissait à penser à un danger. D’ ailleurs, ils ne passaient pas par là par hasard. Durant des milliers d’années les troupeaux traversaient ici, c’était le parcours normal et bien d’autres gués existaient tout au long de cette rivière paisible. Si ils sont passés par là, nous passeront aussi, me dit encore la guerrière, oubliant un instant ses craintes à visiter le Soulvègue.
Blasé par tout ce que je voyais, je décidais que nous traverserons après demain au grand soulagement de Persycorne. Grisé par cette atmosphère tiède et agréable, je m’asseyais un peu plus loin, dans les hautes herbes, sur la berge. La fille me rejoignit et fit de même, ses yeux se perdaient dans le lointain, tout comme les miens d’ ailleurs.
Le temps semblait plus clair ce matin là. Les premières collines à atteindre paraissaient loin, très loin, couvertes de forêts au feuillage clair avec des reflets argentés. Aucunes fumées ne trahissaient une présence humaine. Droit devant, les herbes ondoyaient sous la brise et pas le moindre animal troublait cette quiétude. Plus loin encore, bien au-delà de ces collines, ce qui me laissait supposer qu’une autre plaine immense s’étendait derrière cette barre boisée, se dressait une chaîne de montagne gigantesque aux sommets enneigés. J’avais hâte d’y arriver.
Dans les herbes avoisinantes, des libellules de toutes les couleurs fluorescentes batifolaient de fleur en fleur, des mouches multicolores zigzaguaient dans l’air, des araignées courraient entre les tiges; j’observais ces insectes infatigables semblables aux nôtres. Depuis mon arrivée sur ce nouveau continent je n’avais pas encore remarqué le moindre oiseau.
Toujours pas de Géants! Pas de guerriers des villages, ces deniers, et je l’avais bien compris ne s’aventuraient jamais hors de leur savane aux herbes sèches. L’idée me vint qu’on pourrait y mettre le feu, un grand brasier allumé selon le périmètre dessiné par Harthobaryfolens. Cela n’aurait pas grandes conséquence pour la flore, puisque les grandes graminées repousseraient ensuite, peut-être plus fournies qu’elles le sont actuellement. Nous étions trop loin désormais, et je nous voyais mal faire demi-tour et aucuns moyens de communiquer avec le chef. Pourtant, il me venait des pensées stratégiques pour mettre en évidence ces fameux géants.
Mes pensées s’éternisaient tantôt sur ceci, tantôt sur cela, tout était si calme au bord de l’eau. À force de fixer la rivière aux eaux claires, je finis par remarquer de gros poissons larges aux couleurs fades qui filaient au moindre mouvement des herbes ou des insectes qui frôlaient l’onde. Là c’est une sorte d’anguille immense qui vint se tortiller près de la rive et disparue à la vitesse de l’éclair dans les profondeurs. Quel bon festin aurait fait l’un de ces spécimens, mais Persycorne avait dit en quittant le camp que nous ne devions pas faire de feu à cause des Géants qui auraient vite fait de fondre sur nous. À part un autre troupeau de bovidés qui passa le gué, aucun Géant ne traversa la plaine devant nous. Les montagnes enneigées me fascinaient, j’avais hâte enfin de fouler le sol du Soulvègue qui s’étend leurs pieds et au-delà et bien plus encore. Je m’endormis en plein jour, rêvant de foie gras et d’eau pétillante.
Ce dernier jour de repos se passa sans événements particuliers; seulement deux ou trois troupeaux de bovidés qui passèrent le gué, soit d’un sens, soit de l’autre. Ce chassé croisé me rassura, aucun danger ne se présentait donc dans cette contrée.
Au matin du troisième jour, où nous devions reprendre notre chemin après avoir traversé la large rivière, je me réveillais au levé du jour, « au moment où Eôs aux doigts rosés, née du matin, apparut », comme se plaisait si joliment à dire Homère, je contemplais encore et encore ce décor de rêve aux premières heures du nouveau jour. Les collines boisées devenaient bleutées et les montagnes enneigées, rosées. Ma compagne d’infortune avait désertée sa couche d’herbes folles, je ne m’en étais pas même aperçu. Je la vis au travers des herbes balancées de la fine brise du matin, le corps entièrement enduit de cette boue bleue noirâtre de la berge. Elle se frictionnait énergiquement, me guettant et m’apercevant sur mon séant, elle me fit signe de me rejoindre. J’hésitais, puis, au vu de son insistance, je la rejoignis. Elle me jetait des boulettes molle de boue et m’invitait à m’en frictionner de même tout en riant de ses belles dents blanches, seules rescapées de ce masque d‘ argiles. Ce que je fis. Nous restions là un bon moment, étendus côte à côte sur l’herbe piétinée à nous sécher aux chauds rayons de l’astre du jour. Je sentais la boue sécher sur ma peau, craqueler et répandre l’odeur organique de vase qui me rappelait l’enfance, lorsque nous barbotions entre copains, dans les fossés de la départementale 155, au retour de la retraite de Première Communion, pour capturer quelques têtards.
Cependant, il fallait penser au départ, pour ma part, l’instant était si doux, que je ne me résolvais pas à bouger d’un millimètre. Ce fut Persycorne qui, réglée comme un instrument de précision, me sonnât le réveil. Je sentis un long frisson parcourir mon corps de toute part lorsqu’elle tapota d’une douce caresse mon épaule. Cette longue brune musclée aux traits épais mais réguliers éveilla en moi je ne sais quelle sensation exquise. Le visage de Cherrubinella apparut dans mon subconscient éveillé; les mains croisées sous la nuque, j’étirais la pointe des pieds comme pour chasser ce frisson que je réprimais en moi. Je peinais à ouvrir les yeux, les paupières collées par la boue séchée. Il me sembla entendre craquer l’enduit en se fendant. Une lumière vive m’accabla. Je me tournais sur la droite pour y échapper et déjà Persycorne s’ébattait dans l’eau, faisant tomber son masque noir. Sa peau brune semblait plus claire à présent, elle riait d’aise de ses belles dents étonnement blanches. C’est vrai que contrairement aux autres guerrières qui nous avaient accompagnés un temps, aucunes dents ne manquaient à sa bouche aux lèvres fines. J’aurai voulu rester ici indéfiniment, mais le Soulvègue nous attendait.
La croûte noirâtre tomba, se dissolvait peu à peu en un nuage sombre qui descendait en spirale dans l’eau claire de la belle rivière, à peine troublée par un courant d’une douceur incomparable.
Sitôt sur les herbes, les rayons du soleil brûla les gouttelettes fines de l’eau qui s’éternisaient sur ma peau. J’enfilais sans hâte mes vêtements de toile fine d’une autre époque. Déjà la fille était en état de départ, sa tunique de chanvre grossier sur les épaules, sa sagaie à la main, me laissant le soin de porter le sac, ce qui me fit sourire; c’était bien normal que ce soit moi qui le portasse. La fille riait de plus belle d’un air moqueur. Il est vrais que je m’étais vêtu en hâte, soucieux de ma pudeur, alors que nous devions traverser à gué, la tête seule hors de l’eau si je compare la hauteur au garrot des b ovidés! Je retirais mes habits!
Enfin de l’autre côté de la rivière-ou du fleuve-je n’en savais rien, au