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Lucius Lucidus , l'histoire se passe au tout début de notre ère Ensuite paraitra le Blé d 'hiver années 50 dans le lot, puis "le Plumier" 1870/1914 dans la Sarthe

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CHAPITRE 2 LE CHAMAN

 
 
 
 
 
 
La nuit devenait de plus en plus bleue au fur et à mesure que nous grimpions, Kouschnick et moi  suivions le sentier en direction des rochers. Le jour affinait sa venue. Le ciel distillait avec parcimonie le scintillement de ses dernières étoiles, alors que, regardant vers l’Est, la chaine encore endormie des Alpes alignait son filigrane au dessus des sombres massifs de l’Ain baigné de ténèbres. Le silence était rassurant, tout autant que la présence du chef à mes côtés. Je m’agrippais à je ne sais quel espoir, puisque depuis notre départ, Kouschnick n’avait plus prononcé une seule parole, sans doute, lui aussi subjugué par cette fin de nuit  cosmique savourait l’instant présent. Comment ce sage pouvait-il obéir à des dogmes barbares que sa propre fille réprouve, ou alors me trompais-je ? Il n’avait  pris aucune escorte ni aucune arme; je me sentais de taille à lutter contre lui, et puis, comme je le suivais, il me suffisait de ramasser une grosse pierre bien ronde, bien en main et de lui fracasser le crâne! Ensuite, je n’avais plus qu’à détaler  au plus vite, quitter la région avec la fille! Mais toujours la raison me revenais, pour aller où et subsister comment?  Et l’hiver qui arrivera toujours assez tôt! La fille accepterait-elle de me suivre après le meurtre de son père? Et moi qui devrais la regarder avec des yeux d’assassin!  Assassin peut-être pour rien, ce Kouschnick n’était peut-être animé que de bonnes intentions…ou  que de mauvaises? N’avais-je pas réussi à capturer et à dresser les chevaux, ne m’avait-il pas promis tout ce que je demanderai, et moi je n’avais rien demandé! Avait-il deviné mes tendres pensées pour sa sauvagesse de fille qui avait fait rempart de son corps face aux harangues du Chaman? Tous ces événements me traversaient l’esprit et le temps me parut moins long.
 
La nuit avait enfin clairement manifesté ses intentions de se retirer et de laisser la fine lumière  de la première heure percer les nues obscures de la voûte céleste, livrée toute entière au regard bienveillant,  d’un horizon à l’autre,  à la hardiesse de l’astre adoré.
 
Il nous fallut encore batailler contre les ronces d’un sentier encombré. Le jour se faisant, il était plus facile de franchir cette barrière naturelle de végétation qui nous séparait du haut lieu de culte où résidait Hollyskrouck, le chaman. Je n’osai demander la signification d’un tel patronyme à Kouschnick qui ne desserrait toujours pas les dents. Je reconnaissais l’endroit pour y être mainte fois monté dans ce qui est désormais ma vie ultérieure. Cependant les lieus ont bien changé d’aspect et je compris très vite que la main de l’homme y fut pour quelque chose. Aujourd’hui c’est une brèche d’où l’on peut accéder facilement et sans effort au plateau, à cet endroit qui est l’éperon barré des Château-Beau. A cette époque, c’est un vaste abri sous le rocher, une voûte immense et profonde de dix à quinze mètres qui domine la vallée. Plus tard, après avoir abattu la voûte et taillé des marches rudimentaires avec les moyens de l’époque, on peut grimper sans efforts au camp retranché. Mais aux âges où la fatalité m’a transporté, ce n’est encore que ce que la nature à façonné. Le Chaman y réside et y officie.
 
Koschnick semble craindre son Chaman plus que n’importe quels dangers qui le menace tous les jours sur cette terre vierge et inhospitalière. Il me pousse vers Hollyskrouck et s’efface sur le côté de la grotte en signe de soumission. Le Chaman est plus inquiétant que jamais; il est vrais que je ne l’avais encore jamais dévisagé comme la à cet instant où il semblait lent dans ses mouvements comme pour s’imprégner de gravité. Il se mit à me parler d’une voix cassée.
 
---Etranger, je crains ta présence parmi nous d’ où que tu viennes où que tu aille. De toutes les forêts profondes  et de toutes les prairies verdoyantes, de tous les déserts pierreux  et de toutes les montagnes neigeuses, de toutes les contrées brûlantes de soleil et de toutes les contrées brûlantes du gel, jamais mes yeux n’ont perçu de chasseur ni de pêcheurs de ta race. Aussi je ne veux en aucun cas que tu m’instruises d’où tu viens ni d’où tu ailles. Ici l’herbe des plaines et des fourrés donnent la viande, la laine et le cuire, la terre donne la glaise et le silex les arbres donnent le bois pour le feu et le toit. Toi, tu ne subsiste par aucun des éléments qui semblent aux nôtres, il faut que tu ailles chercher la sérénité au-delà des mers salées si tu veux la fille que te promet Kouschnick , le chef incontesté des chasseurs depuis toutes les lunaisons qui nous séparent de la mort de Glauglumka dont les os sont sous notre temple et dont l’ esprit coure dans l’ aire qui nous entoure.  Elle t’a choisi et tu dois aller chercher la force du bœuf laineux aussi loin qu’il broute les herbes du Soulvègue.
 
En disant cela, il frappait de son lourd bâton noueux une énorme dalle du sol de son « temple ». Je compris très vite que les ossement du chef défunt s’y trouvaient enfouis. Déjà, les gens de ces contrées lointaines dans le temps, croyaient en l’immortalité de l’esprit; mais où diable voulait-il m’envoyer? Au Soulvègue, sans doute, et je serais bien en peine d’en prendre la direction ! Jamais aucun manuel de géographie ne mentionne, à ma connaissance, ce haut lieu d’herbage!
 
Ayant terminé son discours, il fit nous fit signe de ses doigts crochus et infiniment longs, de prendre congé. Koschnick m’invita à le suivre et nous  descendîmes au village par le même sentier. J’étais soulagé. Le chef devint plus loquace dès que nous abordâmes le sentier hors de portée de voix du Chaman. Il m’expliqua qu’il devait me conduire au village où ses chasseurs devront m’équiper pour le long voyage. Je pourrai emporter un  ou deux des chevaux que j’avais dressés pour y entasser les vivres qu’ils me destinent. Il me dit aussi que demain matin, l’homme sage viendrait me donner les instructions pour un si long voyage au Soulvègue. Je me décidais à questionner Kouschnick.
 
---Où se trouve cette région herbeuse du Soulvègue?
 
---Nul n’y est jamais allé!  Et je crains que personne n’en reviendrai si quelqu’un songeait à y aller!
 
---Je ne vous reverrai donc jamais!
 
---Toi tu reviendras car tu es l’étranger venu de nulle part.
 
---Merci pour lui!
 
---Chérubinella, ma fille veut que tu reviennes avec l’énergie du bœuf laineux!
 
---Du bœuf! Hé ben! Et du taureau chevelu, ça ne serai pas mieux?
 
---Kouschnick ne comprenait pas, en fais-je fini par interpréter que taureau ou bœuf pour eux, c’était la même chose, dieu merci!
 
On m’avait installé dans ma hutte, les hommes m’apportaient toute sorte de matériel de chasse ou de guerre, je ne sais plus. Les sagaies, les lances, les gourdins, les arcs, des tas de peaux tannées, des jarres en terre remplies de viandes boucanées…des sacs d’outils en silex dont je saurai sans doute jamais me servir!
 
Cherubinella, puisque c’était le nom de celle que j’avais surnommée « la Dame Du Château-Beau » apporta des amulettes de toutes sortes de fossiles enfilées sur un nerf de bestiole.  Je passais ma nuit à réfléchir sur le sens de tout cela, à chercher comment échapper à ce curieux destin. Et tout ce tas d’objet qu’il me faudra fixer sur le dos des chevaux, moi qui croyais naïvement en chevaucher un! Combien de fois je suis sorti dehors contempler le ciel, espérer que Cherubinella viendrai me tirer de ce mauvais pas avant l’aurore. La lune jouait à cache-cache avec  les nuages qui filaient vers l’ouest à une vitesse vertigineuse. La nuit me parut interminable  et l’insomnie insupportable, mon crâne me faisait mal, ma gorge serrée et mes membres engourdis. Le jour vint enfin juste au moment où j’avais trouvé la sérénité et avait envie de dormir. Dehors, une grande agitation allait s’amplifiant.  Les femmes rechargeaient les feu de branches et de troncs après que, durant la nuit, les sentinelles eurent entretenus les braises juste ce qu’il fallait pour se réchauffer et conserver le foyer pour le jour suivant. Peut-être aussi qu’ils avaient peur de la nuit et évitaient de trop grandes flammes qui auraient trahies leur présence. Craignaient-ils quelques mauvais esprits des ténèbres ou la venue d’autres peuplades en transhumance qui se seraient volontiers approvisionner à leur dépend. Koschnick parlait tour à tour de ses hommes comme des chasseurs et comme de guerriers. Peut-être craignaient-ils quelques vengeances de tribus voisines car ils n’étaient pas forcément des saints eux aussi! 
 
D’un ton autoritaire qui ne lui était pas familier, Kouschnick vin me demander de sortir car Hamalgucknack, « l’Homme Sage » voulait me voir. Je dus me frayer un passage au travers d’une haie de guerriers armés jusqu’ aux dents d’inquiétants outils de combat. Le chef ordonna le silence.           « L’homme Sage » était assis sur une litière de fourrures, entre les deux brasiers. Deux costaux patibulaires me saisirent chacun par un bras et me contraignirent à m’agenouiller devant lui. Un long silence s’en suivit, qui me parut interminable et durant lequel je fixais le sol, n’osant relever la tête. Je ne pensais à plus rien.
 
Hamalglumcknack, « l’Homme Sage » se leva, enfin il me sembla qu’il se levait par le froissement des herbes sèches qui alternaient avec les fourrures. Aussitôt, les guerriers se mirent à frapper le sol de leurs pieds et de leurs lances ou sagaies, à la manière des tribus africaines ou sud-américaines que nous rapportent les films documentaires. Un son guttural s’élava du fond du village, comme une longue plainte. Ce devait-être un sonneur qui s’époumonait dans une corne d’un quelconque bovidé de la préhistoire. Lorsque la plainte se tue enfin, les deux costauds patibulaires me saisirent à nouveau par les bras et me relevèrent sans ménagement. « L’homme Sage » étendit les bras au-dessus de lui en signe de paix ou d’absolution et les villageois s’assirent tous en tailleur autour de lui. Je restais seul debout devant Hamalgucknack qui me dévisageait. Je le regardais avec humilité, n’osant éveiller un quelconque courroux chez cet individus d’un grand âge, je renonçais aussi à chercher des yeux Kouschnick ou Cherubinellea, tout à l’attention de ce qu’interprèterai le sage si je bougeai un seul cheveu, détournais un seul regard.
 
---Toi, l’homme sans nom venu de nulle part, soit le bienvenu parmi nous.
 
Sa voix était chevrotante et sortait avec peine de son immense carcasse. J’avais l’impression d’être recueilli par une tribu de Gitans qui m’offraient l’hospitalité.
 
---Toi l’homme sans nom venu de nulle part, nous te chargeons d’aller au-delà des montagnes, au-delà des déserts, au-delà des  grandes étendues d’eaux tumultueuses où se rejoignent les torrents qui nourrissent les poissons monstrueux, et de ramener la sérénité que nous ont volé les hommes géants sans lois.
 
Le Chaman était derrière moi et me dit que je devrais tuer tous les géants sans lois et sans esprits que je rencontrerais sur mon chemin. « L’Homme Sage » reprit après lui:
 
---Tu devras les tuer tous car ces géants n’ont pas d’esprits, ils sont comme les bêtes, pire que les bêtes, ils font du mal aux gens comme nous, pillent nos réserves et s’entretuent entre eux pour se partager le butin. Ils ont l’apparence des hommes, mais ne sont pas des hommes. Les hommes ont des lois et ne se comportent jamais comme eux, tue les tous et ramène la sérénité qui prospère dans ces régions lointaines.
 
 Me voici-donc investi d’une mission bien périlleuse! Et il me faut dire oui et partir en direction du Sud!
 
---Je ferais ce qui sera en mon pouvoir, Homme Sage!
 
Ma courte prestation enflamma le regard du vieil homme qui ajouta:
 
---Tu marcheras vers le Sud, au-delà des montages enneigées, tu marcheras toujours vers le Sud et tu verras  les grandes eaux tumultueuses où vont se perdre les torrents. Là, tu cherchera le vieil homme aux yeux usés par le sel de la mer et il te dira où continuer ton chemin, car la sérénité se cache dans les plaines herbeuses où personne ne peut allé autre que toi qui comprends  et commande aux chevaux.
 
 
Le Chaman continua sans répits les recommandations que « l’Homme Sage » avait entrepris.
 
---Le vieil homme aux yeux usés te montrera comment combattre les poissons monstrueux qui peuplent la mer, comme nous chassons ici le bœuf laineux pour nous en nourrir. Il te dira comment franchir les mers aux eaux salées. D’autres hommes t’attendent au-delà des mers pour t’indiquer comment continuer ton chemin vers les pâturages sacrés de la Sérénité.
 
J’étais effrayé et fatigué de toutes ces recommandations! Je n’avais qu’une envie, enlever Chérubinella sur la croupe de mon cheval  et cavaler en direction de la mer où je sais que le climat est plus doux, et là, je verrai bien si la sérénité nous y attend!
 
L’envie de fausser au plus vite compagnie à ces braves gens animés de bonnes intentions ne faisait plus aucun doute chez moi. Il me semble qu’avec la fille j’aurai moins peur de l’inconnu…et puis, si je pouvais la ramener à mon époque ce ne serai pas mal non plus. L’expérience  que je viens de vivre ici m’ayant ouvert les yeux, c’est  sur un endroit désert et bien pourvu en gibiers et en fruits que je donnerai congé à mon cheval. J’imagine que la vie y serait plus douce que de courir par mont et par  vaux  pour gagner une maigre et incertaine pitance.
 
J’arrivais au moment crucial où les guerriers st les chasseurs, ou les deux en même temps chargeaient mes chevaux de tout les biens qu’ils m’avaient apportés. Cherrubina  me tendit une petite poterie emplie de graisse d’animaux et où elle avait fait macérer toutes sortes de pétales de fleurs des prés et des bois. De son doigt, elle en extirpe une petite noisette qu’elle écrase sur mon front, il s’en dégage une odeur subtile mais poisseuse. Elle referme le vase à l’aide d’un cône de bois parfaitement ajusté et me le tend. Je le prends avec émotion et le glisse sous ma veste de toile, seul vestige de ma civilisation perdue. De ma poche j’extirpe un mouchoir soigneusement  plié, car j’en prend toujours un ou deux de rechange avec mes vêtements de travail, je lui adresse tout en le dépliant, elle le contemple et le prend délicatement en souriant. Je vois que tous ici ont confiance en ma mission et ne doutent pas de ma réussite. Je suis bien le seul à m’effrayer et m’apitoyer sur mon sort. Il n’y a pas d’issues, il faut bien me résigner à partir seul en direction du Sud, sinon je ne réponds pas de leur réaction si je les décevais dès le premier jour.
 
Les hommes avaient parfaitement tressés les cuirs selon mes indications pour en faire des brides et des harnais rudimentaires pour mes chevaux.  Koschnick, Hollysbrouck et Hamalguknack me souhaitèrent longue vie et bon voyage; je voyais dans leur regards la certitude de me réussite. Les pauvres, pensais-je! Ils m’envoient au casse -pipe uniquement parce que je ne suis pas accoutré comme eux et me prennent pour un extraterrestre!
 
C’est à la tête de ma caravane de deux chevaux chargés pire que des dromadaires que je prenais congé de mes éphémères amis, en redescendant en direction de ce qui aurait dû être mon village.
 
Mon père m’avait expliqué, étant enfant, que là où passent aujourd’hui les lièvres ou les renards dans les landes, ils y passaient déjà il y a cent mils ans! J’y repensais en voyant leurs passages. À travers la campagne je reconnu aussi les sentiers où passent les hommes, le tracé des chemins et des routes n’en est pas très éloigné. Mon cœur désolé se raccrochait aux choses communes avec mon époque.
 
Pour me rendre plein Sud, comme je l’avais promis à Kouschnick et ses prêtres, je me fiais  à mon sens de l’orientation. Jusqu’ à la Méditerranée, je pense pouvoir me débrouiller, seul soucis, pour économiser mes vivres, il me faudra chasser et pêcher afin d’assumer ma nourriture quotidienne, mais je ne sais pas faire! Aurais-je le cœur à tuer un animal? À le dépecer?  Cette perspective était pire que de débusquer un lièvre! Car pour ce qui est du gros gibier, j’avais purement et simplement renoncé à m’y atteler. Pêcher était encore pire à envisager, enfin je verrai sur place le moment venu puisque ventre affamé n’a pas … de scrupules. Il me restait à souhaiter que pour le reste du voyage, le Chaman ne m’ai pas envoyé une malédiction quelconque.
 
Je cheminais donc parmi les ronces et les arbustes, sur les sentiers sommaires qui m’emmènent en direction de la forêt. Enfin, ma progression se trouva facilité sous les grands arbres, chênes et foyards qui peuplent l’actuelle forêt de « Marloux », et qui ont mangés les buissons impénétrables de ronces et autres épineux. Seuls subsistent les passages encombrés de ces maudits arbustes là où les seigneurs des arbres sont morts de vieillesse ou bien ont été foudroyés, se sont effondrés et ont laissés place à cette anarchie végétale le temps que de jeunes princes, plus hardis que les autres prennent leur envol vers le ciel et emplissent l’espace en chassant les indésirables. Mes chevaux me suivaient paisiblement, je n’avais nullement besoin de tenir la bride. Cependant, depuis mon entrée dans le sous bois, une étrange impression m’angoissait. J’avais beau me retourner de temps à autre et dresser l’oreille à la moindre petite brise, l’impression d’une présence ne me quittait plus. Je ne voulais à aucun prix me convaincre que quelqu’un me suivait depuis le départ du camp. Les chevaux étaient étonnamment calmes et ne semblaient pas perturbés par un éventuel poursuivant. Leurs oreilles ne se dressaient à aucun instant, à aucune brise, ils étaient sereins et je me raccrochais désespérément à leur flegme équin.
 
La traversée me parue bien longue, ou bien l’habitude me manquait, il était loin le temps où nous allions nous y balade le Dimanche en famille ou entre copains, le temps où nous grimpions aux perches souples de charmille jusqu’à ce qu’elles plient et nous ramènent au sol en une douce chute amortie dans les herbes et les lierres. Rien de cette flore ne subsistait, les gros arbres accaparaient tout l’espace  vital de leur ombre et leur houppier  tout l’espace aérien. Les rayons de la lumière filtraient cependant en de fines dentelles et rendaient moins inquiétant cet univers sylvicole d’un nouveau genre pour mes pauvres yeux habitués au quotidien du vingt et unième siècle.
 
Enfin, une lisière se profilait, les ronces et les buissons reprenaient l’initiative sous les troncs devenus plus serrés. Des fusains faisaient barrage de leurs longues tiges tendres et flexibles.  Sans transition, je dû franchir une immense prairie d’herbes grasses et d’un vert foncé, des graminées côtoyaient des légumineuses et autres ombellifères. Les papillons et les mouches, moustiques et sauterelles y abondaient en une féerie contagieuse.  Etrange sensation que de se retrouver dans un endroit si familier qui   livre sa lecture en version originelle. Point de constructions, point de routes, nulle circulation automobile, aucun bruit si ce n’est que le bruissement de l’air et le vol des oiseaux. Une rivière peu profonde et large d’une dizaine de mètres s’écoule paisiblement entre les grandes herbes et quelques saules. Il ne me semble pas que ce doit déjà la Saône, je décide de la suivre car son fil va vers le Sud. Cette impression de présence sur mes traces ne me quitte plus, me hante à chaque pas. J’imagine toutes sortes de situations, même que j’envisage des individus me poursuivant, attendant le moment opportun pour me délester de mes provisions. En ces temps de grande précarité, je redoute qu’ils ne fassent pas de quartiers. Je retire donc des sangles du cheval de tête une lance, bien droite, solidement emmanchée d’une pointe de silex bien tranchante.
 
À un méandre, un tremble en parti déraciné et à moitié couché me donne une idée soudaine. Je grimpe en hâte sur le tronc et lorsque je juge le point assez élevé,  accroché aux branches, je scrute les environs. Il est ainsi facile de repérer mon sillage dans la prairie. Mes yeux peu entraînés à l’observation révèlent néanmoins un frétillement des grandes herbes de place en place, puis plus rien. Le vent sans doute, je soupçonne ma paranoïa de faire des siennes. Je continue avec les mêmes angoisses. Enfin la fameuse rivière salvatrice et l’envie de fuir me reprend.
 
Ici, la Saône est un véritable fleuve, ses eaux jaunâtres déferlent le long des berges comme aux saisons des crues. Il ne semble pas qu’elle soit sortie de son lit, mais sa largeur est inhabituelle, tout comme cet affluent étrange qui ne peut être là ou il se trouve et qui a sans doute disparu alors ou qui est l’addition de plusieurs de nos rivières actuelles qui ont depuis bien longtemps repris leur liberté. En effet, bien des choses ont changé le visage des vallées et des rivières. Je suis un étranger en mon pays et un intrus dans un siècle qui n’est pas le mien.  Si je réchappe à cette folie, j’aurai appris beaucoup et je pourrai expliquer cela, mais qui croira cette fable? Peu importe, il me faut vivre et survivre au présent, attendre les événements et souhaiter un rapide retour à la réalité…ou bien dénicher un hypothétique havre de vie et m’y installer avec la Dame. Ce qui me retenait de fuir à bride abattue, c’était la pensée que ce pouvait être elle qui avait pris le maquis à ma suite et qu’elle ne se manifestera une fois hors de portée de la fureur de son clan.
 
Je marchais le long de la rivière en attendant le soir, à demi rassuré par cette idée. Il y avait bien ces deux chevaux pour unique compagnons, je me reprochais de n’avoir à aucun instant pensé à demander un chien, puisque le clan en était pourvu. L’animal serai le bien venu à l’approche de la nuit, ma première nuit à la belle étoile, ma première nuit des temps immémoriaux à passer comme le cow-boy des westerns de ma jeunesse…le film ne se déroulait pas sur un écran blanc cette fois-ci! Et le confortable fauteuil était resté quelques millions d’années plus avant.
 
Jusqu’ à cette heure avancée de la soirée, j’avais suivit ce petit sentier confortable qui longe la rivière. Les empreintes de bovidés, de porcins et de cervidés côtoyaient des traces de pieds nus. J’imaginais la tête d’un chasseur qui, suivant la trace de son gibier relèverait une forme de chaussure. Qu’irait-il raconter à ses congénères?  Personne n’avait jusque là croisé mon chemin et m’en estimai heureux. Tout comme Hubert Rives à propos de la venue d’extra-terrestres,  je me posais la question de l’opportunité de faire une rencontre, ne sachant quels seraient les intentions de ces gens.
 
Un petit tertre  sur ma droite, recouvert d’un sympathique bosquet attira mon intention et je me dis que serai un endroit idéal pour un bivouaque. Je m’y dirigeais donc en prenant soins, au bout d’une centaine de mètres de m’arrêter, de faire mettre à genoux mes chevaux et d’observer le site. Il s’était bien écoulé une demi-heure et rien ne s’agitait en ces lieux. Quelle est donc cette force expatriatrice qui prive le voyageur intemporel de ses attributs les plus usuels; une montre serait la bien venue! … un canif et un fusil aussi!
 
Finalement le tertre était plus loin des berges que je ne l’ imaginais. En creusant dans mes souvenirs, depuis la RN6, au sud de Chalon, il ne me semblais me rappeler  l’ existence de cette proéminence du relief à cet endroit. Le lieu cependant n’ avait rien d’inquiétant, aucune trace humaine n’y attestait une présence récente. C’ était donc un coin idéal pour cette première nuit à la belle étoile. Je débarrassais mes animaux de leurs charges et dressais un lit de camp à l’aide de brindilles sur lesquelles j’ étendis une large peau à l’odeur acre qui me donnera des hauts le cœur dès que je m’ y enroulerai . Pour l’ heure, je mâchais un morceau de viande séchée qui ne me parut pas aussi désagréable. La fatigue aidant, je m’ endormis sans y prendre garde. Le premier sommeil profond ne me permis pas d’ en évaluer la durée lorsqu’un vacarme de broussailles et de  hennissements me tirèrent des bras de Morphée. J’ étais engourdis, les bras me faisaient mal, mon dos était moulu de douleurs, mes jambes raides. Un effort démesuré me tira de là et je me retrouvais malgré moi sur mes gardes, tremblant, hagard. Les chevaux étaient affolés et je devinais leur remue ménage parmi les branchages et les buis. Il me fallu leur parler dans cette obscurité afin de les calmer et me rassurer moi-même. À tâtons,  la lance finit par rencontrer mes mains nerveuses, je m’ en munissais en la serrant fortement dans mes mains. Inconsciemment, à mi-voix, j’appelais Chérubinella, en vain, aucune réponse ne vint, si ce n’est un étrange silence. Les bêtes s’étaient calmées et je reprenais ma position allongée, l’arme dans les mains, la jambe repliée sous moi, prêt à bondir.  Le sommeil ne revint pas et c’est avec le ventre étonnamment vide et la gueule de bois, ce matin,  que j’allais reconnaître les alentours afin d’évaluer l’événement qui avait provoqué  tant d’émois.
 
Je parlais aux chevaux pour les rassurer et ils me répondaient avec un clignement de paupières  ou un hennissement, déjà en ces temps lointain, les animaux ne parlaient pas! Dommage, nous aurions gagné du temps et surtout l’ennui de la solitude serait moins pesant. Je fini par découvrir sur un éclat de rocher, comme si on l’y avait déposé, une hyène ensanglantée, transpercée d’une sagaie.  La bestiole s’en serait bien prise aux chevaux si quelqu’un n’était pas intervenu nuitamment.  Mes soupçons de la veille s’avérèrent fondés, un ou plusieurs individus me suivent à distance. C’étaient bien des Aurignaciens ou humanoïdes semblables qui me filaient en douce car il fallait être doté d’yeux de chat ou de lynx pour viser une hyène de la sorte dans l’obscurité totale qui régnait cette nuit là.  Le projectile était de même facture que celle emportées des Château-Beau.
 
L’étrangeté des événements depuis quelques jours me confirment dans mon rêve éveillé. Pas de doute, je fais bien route vers le Soulvègue! Les caresses de mes mains sur le pelage des chevaux attestent bien que ce sont des chevaux, les seuls que je n’ai jamais possédés. Comment prouver à moi-même que je vis une réalité? L’air vif du matin sur mon visage en est autant de preuves, tout autant que la barbe de quatre jours qui commence à me piquer les joues et me démanger le dessous du nez. J’harnache en hâte mes deux compagnons et file vers la rivière y faire un petit brin de toilette et fuir vers le Sud comme j’y suis condamné.
 
L’eau fraiche me redonne vie et raison d’espérer. Les chevaux, à qui il est temps que je donne un nom, broutent et se désaltèrent en toute quiétude. Une raison d’espérer est en train de renaitre en moi. L’oublie de l’énigme de la bestiole tuée me fait envisager l’avenir de façon moins obscure. La pensée de Cherubinella m’absorbe tout entier. L’embellie est de courte durée. Au bout de quelques kilomètres qui me parurent plus de dix ou quinze, le sentier est barré par le cadavre de l’hyène transpercée! Et c’est bien le même que celui de cette nuit. Quelqu’un veut me laisser un message, mais lequel? Il me faut encore faire appel à la réflexion, car toute interprétation serait hasardeuse.
 
Nous faisons un écart afin d’éviter la bestiole que les chevaux n’auraient peut-être pas appréciés, et, de nouveau sur le sentier, je tente de laisser passer devant mes amis à quatre pattes. Par chance, ils continuent sans moi, je les suis encore de manière à les habituer  à ma présence, puis, je fais demi tour dans les hautes herbes et m’embusque à proximité du charognard. Le temps passe interminable. Quelques dizaines de minutes, pas plus pourtant. Un crissement des graminées non loin me prévient d’une présence. Un jeune garçon d’une douzaine d’années saisi la sagaie plantée dans le corps de l’animal et jette la bête à l’eau.
 
La seule alternative qui s’offre à moi est de lui sauter sur le dos et le plaquer au sol en le maintenant étouffé jusqu’ à ce qu’il lâche son arme. Le gamin effrayé me regarde  de ses yeux horrifiés qu’il a rougeoyants.  Sa peau est étonnamment claire  et ses cheveux aussi. Je compris que c’était un albinos. Je relâchais ma prise et lui sourit. Il en fit autant. J’étais à demi rassuré. Il nous à sauvé en tuant la hyène, mais étais-ce lui? Est-il seul dans les parages. Je tente alors d’établir un dialogue tout en lui rendant son arme en signe de confiance.
 
---Comprends-tu ce que je te dis?
 
---Oui étranger.
 
---Pourquoi dis-tu étranger?
 
---Je sais que tu arrive de nulle part!
 
--- Comment le sais-tu?
 
---tout le monde le dit.
 
---Qui ça, tout le monde?
 
---j’ ai entendu le Chaman et l’homme sage dire que tu es bon et que tu es le seul à pouvoir sauver notre race de la vengeance des géants.
 
---tu me suis depuis le village de Kouschnick? Je ne t’y es jamais vu!
 
---Tu ne pouvais pas me voir, je n’ai pas le droit de vivre au village, je suis une malédiction envoyée par les mauvais esprits et Hollyskrouck à dit qu’il m’offrira en sacrifice avant que les chasseurs prennent le chemin de nos collines de pierres. C’est pourquoi, puisque tu es bon, je me suis sauvé pour te rejoindre et m’éviter le couteau de pierre du Chaman.
 
Un sacrifice humain, il ne manqua plus que ça!
 
---Cherrubinella à bravé l’interdit et m’a envoyé te rejoindre pour t’aider dans ta mission et revenir prouver aux  « Vieux » que je ne suis pas la malédiction qu’ils annoncent. Cherrubinella m’a toujours protégé des autres du village.
 
---Pourquoi es-tu une malédiction?
 
---Tu vois bien, je ne suis pas comme les autres de mon âge et je n’y serai jamais, mes yeux  brûlent et ne voient plus sous les rayons du soleil et ma peau n’est pas jaune comme la leur!
 
---Ne t’inquiète pas, tu es Albinos, c’est très rare, mais c’est normal, je t’expliquerai !
Comment t’appelles-tu?
 
---Mon non est  Kaokmulcvka, ce qui signifie blanc comme l’argile des marchands de silex.
 
---Des marchands de silex?
 
Je compris rapidement le rapprochement avec le Kaolin, cet argile blanc très prisé des potiers de faïence et de porcelaine, mais je ne voyais pas l’intérêt de cette matière pour les poteries des chasseurs plus préoccupés  de survivre que de faire de la  poterie d’art! Je lui en faisais part afin de satisfaire ma curiosité. Il parut surpris qu’on puisse faire des pots de cette matière si précieuse et m’expliqua que le Chaman se servait de cette argile blanche très pure pour en confectionner des onguents et soigner les maux et les blessures des chasseurs. Tout parut plus clair dans mon esprit et cet albinos ne ferait pas de vieux os s’il restait dans les parages et qu‘ils le nourrissaient uniquement pour le sacrifier aux esprits. La chose était entendue, je le prenais avec moi.
 
Les marchands de silex étaient des peuplades nomades elles aussi qui allaient, outre la chasse et la cueillette pour la subsistance quotidienne,  de tribus en tribus proposer des silex de meilleurs qualité que ceux qu’ on trouve couramment et aussi des  produits  rares et divers tels que ce kaolin, en échange de viandes ou de peaux.
 
La suite du voyage me parut moins périlleuse, à deux, nous aurons moins peur, du moins le pensais-je en moi-même. Je le questionnais longuement sur Cherribinella et son père, sur le Chaman et le « Vieux Sage ». Ces deux derniers restaient à demeure aux Château-Beau et ne faisaient jamais le voyage aux vallées des collines de pierres.
 
De plus, ils n’étaient ni l’un ni l’autre issus des familles de la tribu, ils venaient Nord où ils ont appris toute la science des Dieux, des forces du Mal et du Bien, des forces de la nature et du ciel. Les grands Chaman des glaces les ont envoyés par le monde parfaire leurs connaissances des sciences et c’est, vieux et épuisés qu’ils posent leurs baluchon auprès des tribus dont le Chaman est trop vieux ou disparut. J’en apprenais donc tous les jours un peu plus sur les us et coutumes de cette époque lointaine. Aussi dus-je lui confectionner un bandeau avec des cuirs et glisser sur le front des roseaux à peine espacés afin de faire une sorte de filtre pour ses yeux endoloris par les rayons du soleil, comme j’avais vu sur un journal, en guise de lunettes de soleil. Il n’était pas question non plus de ne voyager que la nuit. C’est ainsi que, affublé de cette visière, il continua avec moi vers le Sud.
 
Deux jours plus tard, je reconnus à la configuration de l’environnement que nous atteignons l’emplacement de la ville qui sera Lyon. Notre rivière  et d’autres petits cours d’eau rejoignaient en une immense patte d’oie le Rhône. Comment les hommes d’ici appelaient-t-ils alors toutes ces rivières? Sans doute par des noms poétiques très imagés comme ils savent en affubler toutes choses.
 
Étrangement, nous n’avons encore rencontré aucun être humain, ni même un animal. Les sentiers deviennent de plus en plus nombreux et se divisent à l’infini en des directions les plus diverses. Kaokmulcvka, que j’ai très vite rebaptisé Kaolin,  proposa de pêcher de manière à varier l’ ordinaire. J’abondais en ce sens. Le gamin se servait de sa sagaie comme d’un harpon avec une dextérité remarquable. Bien que mis au ban du clan pour sa différence, Kaolin avait dû observer ses ainés en cachette ou bien une  innocente complicité entre copains l’ avait-il familiarisé avec l’ art de la chasse, ou bien encore, la relative indépendance d’esprit dont semblaient jouir les chasseurs, avait-elle permis à certains d’entre eux de le prendre sous leur protection et l’ initier à toute sorte de geste de survie en vue de le faire échapper au supplice promis par le Chaman?  Peu importe les causes, le jeune Kaokmulcvka, était le bien venu parmi les membres de l’expédition; désormais nous étions quatre, les deux chevaux et nous.
 
Personne, mais alors personne ne croisait dans les parages. Peu de passages croisaient notre sentiers, tout indiquait que seuls de petits animaux venaient boire l’eau du fleuve. J’imaginais les rives bordées d ‘arbres et de végétation luxuriante, mais ce n’était que de la savane tantôt de grandes herbes, tantôt de graminées rases, broutées par des herbivores invisibles.  Je m’informais auprès de Kaokmulcvka-je veux dire de Kaolin. Ce dernier avait fini par comprendre que je venais d’un autre monde sans  m’en poser la question.  Il m’expliqua que la vie se déroulait dans les collines que nous voyions sur notre gauche, mais que de toute façon, il n’y avait pas grand monde au kilomètre carré! En ce moment, c‘était  le début de la période de chasse, et les familles de chasseurs étaient, comme celles du Château-Beau, des saisonniers venus d ‘ailleurs. En ce moment ils ne chassaient que pour assurer leur quotidien car ils étaient en pleine installation de leurs camps. Lorsque la chasse commencera vraiment, ce sera de grands massacre de gros animaux qui sont ici en abondance, mais que l’on ne voit pas, car la prairie est vaste et les bêtes craintives. Si nous ne voyons pas les gros ruminants, eux sont avertis de notre présence par notre odeur et nos paroles qu’ils perçoivent sur de très longues distances. Les chevaux qui cheminent en notre compagnie sont aussi autant d’indices anormaux qui  inspirent la méfiance des troupeaux autochtones.
 
J’écoutais Kaolin  avec admiration, ce gamin, obligé de vivre en marge des siens, avait enregistré tous ce que faisaient les adultes. Soucieux de sa conservation, il était devenu très tôt  lui aussi un redoutable chasseur. Chérubinella et ses frères n’avaient pas hésité  passer outre les interdits de la loi des Chamans lorsqu’ils avaient eut connaissance des intentions de sacrifice aux Esprits.
 
Un matin où nous nous étions éloignés du fleuve pour  bivouaquer à couvert de la lisière d’une belle forêt de conifères, une clameur venue des herbages nous réveilla en sursaut.  Kaolin se dressa et me désignant la plaine:
 
---Voilà ce que tu attendais depuis  plusieurs jours! La chasse à commencée!
 
Depuis le petit promontoire où nous nous trouvions, le spectacle valait le détour, jamais je n’avais vu une chasse à l’arc et au bâton! Un groupe d’hommes courait en ligne en rassemblant les animaux et en les poussant devant eux sur un autre groupe qui attendait  que les chevaux soient à portée de lances ou de flèches. La tuerie commença bien assez tôt à mon avis. J’aurai voulu intervenir pour empêcher cela, mais c’était risqué, impossible; et je suis sûr que Kaolin m’aurait retenu de toutes ses forces  tant le risque d ‘être lynché par les chasseurs était grand.
 
Les animaux  terrassés tombaient  les uns sur les autres sous les hurlements  mêlés des hommes et des bêtes mortellement blessées. Il n’y avait pas que des chevaux, il y avait aussi des aurochs, des rennes, enfin tout ce qui vivait broutait et ruminait dans les parages. D’autre individus  accouraient à la hâte, tout aussi bruyants à travers la savane beaujolaise. Ils venaient prêter main forte au dépeçage et au découpage du massacre. Kaolin m’indiqua qu’ils avaient bien pour une semaine de travail au campement pour la préparation et le conditionnement des viandes de la journée. Ils continueront ainsi leur approvisionnement jusqu’à épuisement du cheptel dans la zone et se dirigeront ensuite vers l’ouest pour un nouveau campement et une nouvelle chasse, ainsi de suite tant que la quantité de provisions hivernale ne sera pas atteinte. Ensuite, ils s’en retourneront chez eux  avant que la forêt prenne la couleur du feu. Il était donc clair pour moi que le village de Château-Beau ne serait pas habité toute la saison. Kaolin serait alors livré à son bourreau de Hollyskrouck ou mis sous la garde de Hamalgucknak, ou du « Soldat Vendael »!
 
Je parlais aussi à Kaolin de cette technique de chasse qui consistait à effaroucher les chevaux et les pousser à sauter dans le vide une fois au sommet des collines. Le jeune me raconta que ce n ‘était pas une forme de chasse, mais un rite de fin de chasse pour remercier les Esprits d’ avoir garnis la nature d’ animaux en abondance pour subvenir aux besoin des familles. En aucun cas, sous peine de s’attirer les foudres du ciel et de ses Esprits, il ne fallait manger ni même toucher aux animaux sacrifiés destinés à nourrir l’âme des chasseurs morts qui sont désormais service des Esprits. À tout moment, les Chamans pouvaient ordonner un tel massacre si le gibier était insuffisant, afin que les Esprits donnent de la viande en suffisance aux familles. Les chevaux ainsi sacrifiés étaient de très petite race, très nombreux et vivaient en troupeaux qui se déplaçaient très vite sur les territoires. Il était formellement interdit de les chasser  et de les manger. Ceux qui faisaient l’objet de chasse étaient du gabarit des deux miens, c’est à dire de la taille de ceux d ‘aujourd’hui approximativement. Voilà un mystère élucidé de plus, mais comme on ne croira pas si je reviens un jour au XXI ème siècle…
 
Plus nous avancerons vers le Sud, plus nous rencontrerons  d ‘autre animaux, des serpents, de grands cervidés, et même des lions. Il est vrais que Kaolin avait déjà fait plusieurs fois le parcours avec sa tribu, étant enfant. Les collines de pierres se trouvent vers le Sud d’ après les explications des uns et des autres. En hiver, me dit-il, lorsque les grands animaux se font plus rares du fait de la chasse, des migrations, partout  on rencontre des hordes de loups qui détruisent beaucoup des animaux qui restent; aussi les hommes partent-ils de temps à autre traquer ces gros chiens dont ils n’emportent que les peaux.
 
Un autre jour, alors que nous marchions paisiblement sur le sentier du Sud, il nous arriva de tomber nez à  nez avec un groupe d’hommes, de femmes et d ‘enfants, chargés  d’outres en tous genre et de peaux en  gros paquets.  L’un d’eux, qui semblait être le chef, nous fit un grand signe de paix de la main. Malgré son jeune âge, Kaolin s ‘avança au devant de lui et répondit à son geste de la même manière. L’homme demanda ce qui était advenu du reste de notre clan. Je pu lire la stupeur sur chacun des visages lorsque Kaolin raconta que nous étions seuls, et envoyé par le Chaman Hollyskrouck, au Soulvègue, y ramener la Sérénité. Immédiatement, les visages se figèrent dans une gravité inconnue. Chacun se rangea hors du sentier pour nous laisser le passage, tout en ayant les yeux rivés sur le ciel. Nous passâmes devant eux avec une étrange impression. Je n’avais qu’une hâte, être loin d’ici. Je voyais que Kaolin ressentait la même impression que moi. Nous prenaient-ils pour des fous, des illuminés ou pour des demi-Dieux, des individus investis d’une mission de la plus haute importance?
 
Mon ressentiment était que les nouvelles circulaient parmi les sentiers bien aussi vite que par le réseau hertzien actuel. Cette histoire de géants, de Sérénité et d’herbages du Soulvègue semblait hanter tous les peuples de cette terre. Peut-être que jusqu’ à ce jour personne n’était digne d’être envoyé là-bas, et que j’étais celui-là! Et qu’une force mystérieuse m’a tiré de mon lit douillet pour m’amener tel le Messie, dans cette obscure préhistoire.  Il fut décidé entre nous d’éviter à l’ avenir de parler du Soulvègue et même tout simplement de notre mission.
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